La gestion de l’eau est aujourd’hui confrontée à une crise systémique, que les Nations unies qualifient désormais de « faillite de l’eau ». Le changement climatique accentue la raréfaction de la ressource, fragilise les écosystèmes aquatiques et intensifie les conflits d’usage, tout en mettant sous tension des infrastructures vieillissantes et des modèles de financement devenus inadaptés. Dans ce contexte, les chercheurs de l’Institut d’Économie de l’Eau (IEE) participent activement à la réflexion économique et à la mise en place de solutions permettant de concilier sobriété hydrique, équité sociale et soutenabilité financière. C’est dans cette perspective que Stéphane Saussier, co-directeur de l’IEE, a co-rédigé, avec Anne Perrot et Arnaud Reynaud, la note n°87 du Conseil d’analyse économique (CAE), intitulée L’eau sous tension : concilier sobriété hydrique, équité et investissement.
Un modèle économique fragilisé par la transition vers la sobriété
La note du CAE part d’un constat central : le modèle économique des services d’eau en France repose encore largement sur le principe « l’eau paie l’eau », c’est-à-dire sur un financement assuré par les factures des usagers, principalement indexées sur les volumes consommés. Or, cette logique devient paradoxale dans un contexte où la sobriété hydrique est encouragée, voire indispensable.
Les coûts des services d’eau sont en effet majoritairement fixes : entretien et renouvellement des réseaux, stations de traitement, personnel, etc. La baisse structurelle des consommations, observée ces dernières années, réduit mécaniquement les recettes, fragilisant la capacité des collectivités à investir, alors même que près d’un litre d’eau sur cinq est encore perdu dans les réseaux. Les auteurs concluent ainsi que le modèle actuel est incompatible avec les objectifs de sobriété et d’adaptation au changement climatique.
Une répartition inéquitable de l’effort entre usagers
Les auteurs soulignent également une forte inégalité dans le financement de la politique de l’eau. Les ménages supportent aujourd’hui l’essentiel de l’effort financier, tandis que l’agriculture et l’industrie, pourtant grandes consommatrices d’eau et sources de pollution, contribuent relativement peu.
Le principe du pollueur-payeur est appliqué de manière incomplète : certaines pollutions majeures, comme les nitrates, les pesticides ou les micropolluants, ne sont que faiblement internalisées. À ces déséquilibres sectoriels s’ajoutent des inégalités territoriales et sociales, notamment dans les territoires ruraux ou ultramarins, où la qualité et la continuité du service restent fragiles.
Un sous-investissement massif dans les infrastructures et les écosystèmes
La note met en évidence un sous-investissement chronique dans les infrastructures d’eau potable et d’assainissement. Au rythme actuel, il faudrait plus de 150 ans pour renouveler l’ensemble des réseaux, alors que leur durée de vie est bien inférieure. Les besoins sont considérables, tant pour le petit cycle de l’eau (production, distribution, assainissement) que pour le grand cycle (préservation des milieux aquatiques, recharge des nappes, prévention des inondations).
Or ce grand cycle reste largement sous-financé, malgré son rôle central dans la résilience des territoires face au changement climatique et dans la préservation de la biodiversité.
Les pistes de réforme proposées par les auteurs
Face à ces constats, la note propose une refondation du modèle économique de l’eau articulée autour de plusieurs axes structurants.
Elle recommande d’abord de repenser la tarification de l’eau, en renforçant la part fixe afin de couvrir les coûts structurels, tout en conservant une part variable reflétant le coût marginal de la ressource. Le CAE invite à dépasser le débat sur la tarification progressive, jugée peu efficace, et à expérimenter des tarifications saisonnières ou modulées selon la disponibilité de l’eau, accompagnées de dispositifs ciblés de protection des ménages modestes.
La note plaide ensuite pour un passage d’un modèle fondé sur les volumes à un modèle fondé sur la performance, en conditionnant une partie de la rémunération des opérateurs à des objectifs mesurables tels que la réduction des fuites, l’amélioration du rendement des réseaux ou la qualité du service. Elle appelle également à accélérer le regroupement des services d’eau, aujourd’hui très fragmentés, et à renforcer les outils de pilotage grâce à de meilleures données et à des mécanismes de comparaison des performances.
Enfin, les auteurs insistent sur la nécessité d’intégrer pleinement le grand cycle de l’eau dans les politiques publiques, en renforçant les incitations à la sobriété pour tous les usagers, en développant la réutilisation des eaux usées traitées, la recharge des nappes, et en conditionnant les projets de stockage à des changements de pratiques. Il souligne également l’importance de mobiliser des financements additionnels pour la restauration des milieux aquatiques et la prévention des risques liés à l’eau.
Vers un consensus social autour de l’eau
Au-delà des instruments économiques, la note rappelle que la transition hydrique ne pourra réussir sans la construction d’un véritable consensus social autour de l’eau. Celui-ci suppose une meilleure information des citoyens, un partage plus équilibré de l’effort entre usagers et territoires, ainsi qu’une solidarité renforcée envers les zones les plus vulnérables.
En mettant en lumière les limites du modèle actuel et en proposant des pistes concrètes de réforme, cette note du CAE s’inscrit pleinement dans les travaux menés à l’IEE sur la résilience des services d’eau, la gouvernance locale et les conditions économiques de l’adaptation au changement climatique. Elle contribue à alimenter un débat essentiel sur l’avenir de l’eau en tant que bien commun stratégique, au cœur des transitions écologique et territoriale.